TOUR D’HORIZON

TRAITS-JAUNE.png

Yves Giacalone, un directeur technique ouvert et chevronné en Provence-Alpes-Côte d’Azur

Tu as occupé le poste de directeur technique au Théâtre de la Criée durant de nombreuses années, quelles évolutions remarquables as-tu pu observer dans ton métier ?

Les évolutions que j’ai pu observer dans mon métier de directeur technique au Théâtre de la Criée sont multiples et marquantes, à la fois sur le plan technique et humain.

Sur le plan technologique, les avancées ont été significatives, notamment avec l’arrivée de la transition LED, qui a profondément transformé l’éclairage scénique. D’autres évolutions notables concernent les jeux d’orgue, la transition énergétique, le sujet bâtiment, et surtout la technologie dans le domaine du son, qui a considérablement progressé en termes de qualité et de possibilités. En revanche, sur le plateau, les innovations technologiques sont moins flagrantes. On retrouve encore des pratiques et des équipements qui restent proches des traditions passées.

Sur le plan humain, l’évolution est tout aussi marquante, mais d’une nature différente. Ce n’est pas une question d’aimer davantage ou moins le spectacle, mais plutôt une transformation dans l’implication personnelle des équipes. Aujourd’hui, les professionnels du spectacle, tout en étant investis, cherchent à mieux équilibrer leur engagement professionnel et leur vie personnelle. Autrefois, il était fréquent de consacrer une énergie considérable à la création, souvent au détriment de la vie familiale.

Cette évolution est compréhensible. La pandémie de Covid-19 a particulièrement accentué cette tendance en amenant chacun à reconsidérer ses priorités et son rapport au travail. Pour ma part, j’ai été formé dans une culture professionnelle différente, où cet engagement total était souvent perçu comme la norme. Mais j’accueille ces changements avec respect, car ils traduisent une volonté légitime de concilier mieux-être personnel et engagement professionnel.

Maintenant, c’est un sujet supplémentaire pour les encadrants.

Quel est le modèle économique de la Criée ? Quel est son projet ? En termes d’équipe technique, combien de permanents, d’intermittents ? Avez-vous un atelier ?

Je ne vais pas parler du modèle économique ou de l’organisation actuelle du Théâtre de la Criée, car je n’y suis plus en fonction, et ces aspects relèvent désormais de Robin Renucci et de son équipe. En revanche, durant mon expérience à la Criée sous la direction de Macha Makeïeff, la dynamique de travail était particulièrement riche et intense.

La Criée proposait une saison plurielle, centrée sur la création théâtrale, tout en accueillant une grande diversité d’événements : théâtre, danse, musique, cirque, conventions, débats, etc. Cette polyvalence technique et artistique était formatrice et donnait du relief au travail des équipes.

L’organisation technique reposait sur un noyau de permanents, avec deux régisseurs lumière, un régisseur son, deux régisseurs plateau, une assistante à la direction technique, deux personnes au bâtiment. Ces permanents géraient l’organisation de leur service : préparation des plannings, constitution des équipes et coordination avec les nombreux intermittents mobilisés selon les besoins. Ces intermittents, dont beaucoup étaient ‘permittents’ (travaillant régulièrement avec nous), maîtrisaient parfaitement les spécificités techniques de la Criée, ce qui assurait une excellente continuité dans les productions, car l’activité engendrée par la programmation était très forte.

Le modèle était basé sur une complémentarité entre les permanents, très impliqués dans le montage et la supervision des spectacles, et les intermittents, essentiels pour compléter les équipes. Cette synergie permettait de maintenir une activité soutenue et une qualité constante.

Enfin, pour les décors, bien que nous ne disposions pas d’atelier interne, nous collaborions avec des ateliers privés ou des structures comme les Centres dramatiques nationaux (CDN) pour les construire.

Cette organisation alliait rigueur et adaptabilité, cela a permis à la Criée d’être un grand lieu de créations, d’accueils, de tournées.

Tu aimes transmettre. Dans quelle structure et sur quel sujet as-tu dispensé des formations ?

Oui, transmettre est une activité essentielle pour moi. J’ai eu l’opportunité d’intervenir dans plusieurs structures :

GRIM Edif et bientôt à l’ISTS à Avignon pour la formation de régisseurs généraux,

Université d’Aix-Marseille – IMPGT sur les techniques dans les entreprises culturelles,

Polytech Marseille pour initier des ingénieurs en génie civil à la découverte des métiers techniques du spectacle vivant.

Aujourd’hui, je réfléchis à développer un accompagnement plus personnalisé pour les directeurs techniques. Qu’ils soient débutants ou expérimentés, leurs besoins évoluent face à des responsabilités qui deviennent de plus en plus larges. Mon objectif est de proposer un accompagnement directement sur site, pendant un temps donné, permettant d’observer leurs pratiques, de discuter des problématiques spécifiques à leur structure et de réfléchir ensemble aux solutions adaptées. Cet accompagnement pourrait offrir un complément précieux aux outils de réseau déjà proposés par Réditec, en créant un lien humain plus direct et plus profond.

C’est une démarche innovante, elle répond à mon sens à un véritable besoin dans notre métier.

PACA est une région riche en projets culturels, mais parfois peu écoutée à Paris. Peux-tu nous décrire l’environnement culturel du spectacle vivant, au moins sur Marseille : festivals, lieux, compagnies, etc. ?

Je ne suis pas vraiment le mieux placé pour dire si la région PACA est écoutée à Paris ou pas et je ne prétends pas avoir une vue d’ensemble exhaustive sur toute la région. Cependant, je peux parler de ce que j’appelle l’arc Marseille-Aix-en-Provence-Avignon, un territoire que je connais bien et qui concentre une partie importante de l’activité culturelle du spectacle vivant.

À Marseille, nous avons des institutions majeures telles que :

– Le Théâtre National de Marseille – La Criée, un lieu emblématique de la création théâtrale.

– L’Opéra de Marseille, une référence pour l’art lyrique.

– Le Ballet National de Marseille, reconnu pour sa contribution à la danse contemporaine.

– Les scènes nationales, comme le Merlan et le Zef, qui proposent des programmations variées.

Aix-en-Provence n’est pas en reste, avec des institutions et événements prestigieux :

– Le Festival International d’Art Lyrique, qui attire un public international.

– La Compagnie Preljocaj, un acteur majeur de la danse contemporaine, reconnu dans le monde entier.

-Le grand théâtre de Provence

À Avignon, le Festival d’Avignon et ses lieux satellites occupent une place incontournable dans le paysage culturel, attirant des artistes et des spectateurs du monde entier.

Je connais bien ces institutions et cet arc culturel, mais je dois avouer que je suis moins familier avec les projets spécifiques et les dynamiques des autres territoires de la région PACA. Cependant, il est évident que la région dans son ensemble regorge de talents et de projets artistiques qui méritent d’être soutenus et valorisés.

Un dispositif très intéressant : Extrapole, existe c’est une plateforme de coproduction et d’aide à la diffusion pour soutenir, créer des projets théâtraux communs ou pas.

Une très grande partie des acteurs de la culture de la région y participent.

Comment se passent les relations de travail entre les diverses équipes techniques des différents lieux sur PACA ?

Je parlerai modestement de ce que je connais, c’est-à-dire l’arc Marseille-Aix-en-Provence-Avignon, où les échanges entre les équipes techniques sont nombreux et naturels. Les intermittents, qui travaillent souvent dans plusieurs lieux, jouent un rôle clé dans ces relations, car ils créent des passerelles en partageant leurs expériences et leurs compétences d’un théâtre ou d’un festival à l’autre.

Les techniciens permanents n’hésitent pas à s’appeler pour demander un conseil, échanger sur une problématique technique ou même se prêter du matériel si besoin. Cette entraide est essentielle dans un métier où les contraintes techniques peuvent être très variées selon les lieux et les productions.

En somme, il y a une vraie dynamique de collaboration et de solidarité au sein de cet arc culturel, favorisée par la proximité géographique et les nombreuses collaborations entre les différents lieux.

Tu es adhérent de Réditec depuis longtemps. À l’heure où l’association désire s’ancrer dans les régions, comment verrais-tu un Réditec PACA en termes d’organisation, d’activité, de projet ?

Oui, je suis adhérent à Réditec depuis plusieurs années. Cependant, je dois avouer qu’à l’époque où je travaillais sous la direction de Macha Makeïeff, j’étais tellement absorbé par mes responsabilités que j’avais peu de temps à consacrer à l’association. Ces dernières années, j’ai pris davantage le temps de participer aux réunions importantes et de mieux comprendre les ambitions de Réditec, notamment son souhait d’amplifier son action dans les régions.

Maintenant que j’ai un peu plus de disponibilité, je me propose, avec d’autres camarades, de relancer une dynamique dans la région PACA. Mais il est important de préciser que le but n’est pas de convaincre tout le monde d’adhérer à Réditec. Dans la région, nous avons des personnes qui sont membres de l’association, d’autres qui ne le sont pas et certaines qui ne souhaitent pas adhérer. L’objectif principal est de fédérer le maximum de personnes, qu’elles soient ou non affiliées à Réditec. Ce qui compte avant tout, c’est de prendre réellement en compte nos problématiques communes et de renforcer l’entraide entre les responsables techniques de la région.

Si, en parallèle, le nombre d’adhérents à Réditec augmente, tant mieux, mais ce n’est pas une fin en soi. Ce que je souhaiterais, c’est bâtir un réseau régional qui soit utile et pragmatique. Je suis bien conscient que nous ne pourrons pas organiser de nombreuses réunions en présentiel. Cependant, des formats comme les Blablatecs me semblent prometteurs pour échanger et accompagner certains responsables de manière informelle mais efficace.

Il faut aussi souligner la grande diversité des structures, des organisations et des missions au sein de la région PACA. Cette richesse est une force, car elle permet à chacun de partager ses compétences et son expérience en fonction de son parcours. Par exemple, mon cœur de métier a été la création et je pense pouvoir apporter un appui utile sur ce sujet. D’autres collègues auront des expertises différentes et c’est justement ce partage qui rend notre réseau pertinent.

Enfin, je ne viens pas avec des idées toutes faites ou un plan arrêté. Je crois beaucoup au travail collectif. Ce sera au groupe, à travers les échanges, de définir ce qui est le plus utile et le plus adapté. Mon rôle est simplement de contribuer à rassembler, à faciliter ces échanges et à faire en sorte que chacun se sente écouté et soutenu.

Comment vois-tu l’avenir de notre profession ? Quels seraient les enjeux pour Réditec concernant cet avenir ?

L’avenir de notre profession reflète la diversité des métiers représentés au sein de Réditec. Cette richesse est une force, mais elle s’accompagne de défis spécifiques selon les secteurs : 

 L’opéra et la danse semblent stables, avec un public fidèle. 

– L’événementiel, après la crise du Covid-19, retrouve son dynamisme grâce à des projets comme les Jeux Olympiques. 

– Le théâtre, en revanche, fait face à des difficultés croissantes : un renouvellement du public insuffisant, une baisse des financements et l’uniformisation des projets culturels autour des initiatives “hors les murs”.

Concernant les **projets “hors les murs”**, je m’interroge particulièrement sur leur place dans les grandes structures, comme les Centres dramatiques nationaux (CDN). Qu’un CDN propose des actions hors de ses murs, c’est pertinent et enrichissant, mais en faire **son projet principal** soulève des questions. Il existe déjà des structures, notamment à Marseille, qui font du hors-les-murs leur cœur de métier et qui y excellent. Que les CDN participent à cette dynamique, oui, mais il me semble que leur rôle devrait avant tout valoriser les infrastructures qu’ils possèdent : leurs grandes scènes, leurs plateaux techniques et leurs équipements. 

Ces projets hors-les-murs mobilisent d’ailleurs des moyens importants, avec peu de retombées économiques. Ils demandent du personnel, des déplacements et des adaptations techniques, tout en générant peu de billetterie. Cela peut limiter l’utilisation des espaces scéniques et appauvrir l’expertise technique développée dans ces lieux.

Réditec a un rôle à jouer pour : 

– Défendre et valoriser nos métiers en expliquant clairement ce que nous apportons et ce que nos lieux peuvent offrir. 

– Accompagner les projets artistiques, tout en veillant à ce que les infrastructures existantes soient pleinement exploitées et que la technique conserve une place centrale dans ces lieux. 

Notre profession doit trouver un équilibre : innover et répondre aux attentes des publics, sans négliger l’importance des espaces scéniques et de nos métiers. REDITEC peut contribuer à préserver cet équilibre, en s’assurant que la diversité des pratiques et des besoins soit respectés.

Propos recueillis par Jean-Rémi Baudonne 

Retour en haut