« Transitions plurielles, les personnels techniques du spectacle
sont-ils condamnés à choisir entre résister ou être acteurs du changement ? »
Avec :
- Sandrine Gousset — Intermittente, membre du Collectif des régisseurs de tournée
- Hélène CORRE — Directrice technique adjointe de l’Opéra de Rennes, membre de Réditec
- Sarah Helly — Analyste du travail, chercheuse au Laboratoire ATÉMIS
Modération : Vincent ROBERT — Directeur de l’APMAC – Trésorier adjoint Réditec
Introduction
La table ronde, animée par Vincent Robert, a réuni des professionnels du spectacle vivant pour aborder la question de la transition écologique dans leurs métiers.
1 — Contexte et enjeux de la transition écologique dans le spectacle vivant
Une transition plurielle et complexe
Sandrine Gousset a insisté sur la multiplicité des transitions : écologique, économique, sociétale et leur impact sur les conditions de travail.
Hélène Corre a évoqué les défis de la coproduction et de la construction de décors, tandis que Sarah Helly a abordé la recherche sur la transition écologique dans une approche transversale (écologique, économique, sociétale).
Les métiers en première ligne
Réditec travaille sur ces questions de transition depuis 2024, notamment via des études sur la mutualisation des LED et la réduction des impacts environnementaux, en collaboration avec la DGCA.
Les métiers techniques (régie, logistique, scénographie) sont particulièrement exposés aux injonctions écologiques, mais aussi aux contraintes artistiques et économiques.
2 — Les défis concrets : entre écologie, économie et art
La complexité des choix artistiques
Les demandes artistiques (scénographies lourdes, décors imposants) entrent souvent en conflit avec les objectifs écologiques.
Par exemple, les décors en tournées et la logistique (transports, poids, encombrement) posent des problèmes, notamment avec les règlements de la SNCF qui limitent le transport de matériel par exemple.
Cela a pour conséquence un recours accru aux transports routiers tant pour les équipes artistiques que pour le matériel. Il n’y a pas vraiment de solution clé en main et chaque cas doit être travaillé.
Le financier et l’humain passent en premier
Les intervenants ont souligné que la priorité reste l’humain et le budget, reléguant l’écologie au second plan. Les équipes techniques subissent les décisions artistiques sans toujours pouvoir les influencer, ce qui génère des surcoûts logistiques et des dilemmes éthiques.
Le manque de temps et de moyens
Le réemploi et l’innovation demandent du temps, une ressource rare dans un secteur marqué par l’urgence, la restriction des moyens et les tournées serrées.
Les programmateurs imposent par exemple des dates non rapprochées sur un même secteur (3-4 semaines d’intervalle), obligeant les équipes à traverser la France sans optimisation logistique. Dans ces cas-là les solutions écologiques (comme la mutualisation des équipements) sont difficiles à mettre en œuvre faute de temps et de coordination.
3 — Les pistes de solution : vers une transition collective
Repenser l’organisation et la chaîne de valeur
Sarah Helly expose la nécessité d’une approche globale : intégrer la transition écologique dès la conception des projets (booking, programmation, scénographie). Il faudrait contractualiser les engagements écologiques entre directions techniques, artistiques et administratives.
L’opéra de Rennes, tente de rationaliser par exemple les matériaux et de réutiliser les équipements, mais cela demande un travail en amont avec les scénographes.
Investir dans l’humain et l’accompagnement
Il y a un réel besoin de compétences dédiées. Il faudrait embaucher des intermittentes/intermittents ou des coordinateurs/coordinatrices pour piloter la transition (ex : mission spécifique sur l’écologie).
Il faut former et sensibiliser et impliquer toutes les équipes (artistes, programmateurs, techniciens) pour une responsabilité partagée.
L’expérimentation prend du temps et il faut prendre ce temps pour inventer de nouvelles méthodes et d’apprendre des retours d’expérience.
Changer de modèle économique
Il faut repenser les coûts : passer d’une logique de coût unitaire à une logique de valeur globale (richesse créée, savoir-faire, expérience).
Aujourd’hui il faut « cocher des cases ». Nous devons changer cela. Nous devons créer un cadre pour que la transition soit durable et collective.
4 — Les limites et contradictions
L’injonction sans moyens
Les intervenants dénoncent une double contrainte : on leur demande d’être écologiques, mais sans leur donner les outils ni le temps.
Un exemple : les Centres Dramatiques Nationaux (CDN) fonctionnent en flux tendus, remplissant les salles sans tenir compte des impacts logistiques.
Le paradoxe du « faire moins »
Être écologique c’est faire avec moins (moins de matériel, moins de transports), mais cela implique aussi moins de moyens financiers et humains.
C’est une réelle contradiction. Pour être écologique, il faudrait plus de temps et plus de personnes, ce qui est économiquement difficile à justifier.
Le manque de vision collective
Les décisions sont souvent prises en cascades (artistique vs technique vs administrative).
Il faut travailler sur des méthodes de travail collaboratives avant même le démarrage des projets.
5 — Conclusion : vers une transition systémique
Les échanges ont révélé une contradiction entre les aspirations écologiques, les contraintes économiques et logistiques. Les intervenantes ont souligné l’absence de solutions claires, le manque de temps et de moyens humains ainsi que la nécessité d’une réorganisation collective et d’un changement de paradigme économique.
« Ce n’est pas faire moins, mais faire différemment. Il faut changer d’angle de vue : ce qui compte, ce n’est pas le coût unitaire, mais la valeur globale créée. » — Sarah Helly